Gilles Lipovetsky – La quête du bien-être est devenue fondamentale

Je crois que la compétition elle est nécessaire entre les entreprises, et la question que je me pose à la suite de tout ça, c’est : et la compétition, est-ce qu’elle doit être également au coeur de l’entreprise elle-même pour au fond, mobiliser les hommes ? Et ça nous renvoie aussi un peu comme ça à la question précédente, et là il faut aussi faire attention à ça. Parce que d’un côté il y a le modèle collaboratif, mais d’un autre côté il y a les impératifs de productivité et de rentabilité, et là, ça ne crée pas du tout le modèle collaboratif. Ça crée la gestion par le stress. Comme vous le savez, il y a de plus en plus dans les entreprises de maladies mentales, de dépressions, de toutes ces choses-là et qui coûtent très cher à la fois à la nation et à la fois à l’entreprise. Vous voyez, les modèles extrêmes vont ensemble.

D’un côté on favorise cette sorte de communication généralisée, de participation, d’interactivité etc. et de fait, dans la vie des entreprises, c’est un modèle par le stress – pas dans toutes -, mais en tous cas qui existe réellement. Ces deux modèles, à mon avis sont… Même si formellement il y a des intranets, des web 2.0, des blogs, des tout ce que vous voulez, des réseaux sociaux de l’entreprise, de fait c’est contradictoire. Alors, c’est ce qui conduit un certain nombre d’analystes qui disent:” bon ben attendez, le seul modèle collaboratif, c’est du gadget”. Parce que de fait, c’est la compétition, c’est le stress. C’est la gestion par le stress, le management par le stress qui l’emportent.

Je crois que ça dépend des entreprises, ça dépend comment c’est fait, mais il ne faut pas perdre de vue cela. Poussé jusqu’au bout, ce modèle entrepreneurial conduit à un certain modèle de l’organisation de l’entreprise qui à mon avis n’est pas jouable. Il est pas jouable, alors pourquoi ? Parce que aujourd’hui dans la société de l’individualisme et de l’hyper-consommation, la quête du bonheur, du bien-être est devenu quelque chose de fondamental. Et je crois pas qu’une entreprise puisse aller durablement et efficacement à l’encontre profonde des aspirations des hommes et des femmes.

Interview recueillie by Frédéric Gilbert.

Autres vidéos

Gilles Lipovetsky - L'entreprise ne peut pas accepter cette dichotomie

Gilles Lipovetsky - L'entreprise ne peut pas accepter cette dichotomie

Et donc en fait c'est un modèle paradoxal. Parce que plus il y a le besoin de collaboration, d'activité des collaborateurs, et plus d'une certaine manière, nombre de ceux-ci se sentent dépossédés des grandes décisions, parce que c'est pris par les conseils d'administration, parce qu'il faut dégraisser, parce que c'est les résultats trimestriels qui peuvent dicter les décisions des entreprises… Et que donc d'un côté il y a de plus en plus de proximité ou d'exigence de proximité, et d'un[...]
Gilles Lipovetsky - La collaboration est une réponse aux besoins des entreprises, pas à ceux des individus

Gilles Lipovetsky - La collaboration est une réponse aux besoins des entreprises, pas à ceux des individus

Je crois que l'entreprise collaborative répond plus aux besoins de l'entreprise qu'aux besoins des individus, des salariés. Les salariés, ils ont besoin de, je veux dire, vous savez, dans les enquêtes, sur les sondages que l'on fait, une des grandes attentes des salariés, c'est l'ambiance au travail. L'ambiance au travail, c'est pas l'entreprise collaborative, c'est le bureau, c'est la hiérarchie, c'est la manière d'être noté, c'est les objectifs qu'on vous fixe, c'est le travail réel. Ne perdons pas quand même[...]
Gilles Lipovetsky - Les solidarités de classe se sont défaites

Gilles Lipovetsky - Les solidarités de classe se sont défaites

La consommation, dans les modèles antérieurs, était très liée à des consommations de classe. Vous consommiez en fonction de votre groupe social. Aujourd’hui tout ça explose. C'est un… ce que j'ai appelé un turbo-consommateur à géométrie variable, bon, qui combine des produits low-cost avec des produits de luxe. Il n'y a plus de contraintes, si vous voulez, dans un modèle conformiste de la consommation, il est totalement éclaté. Dans l'entreprise, c'est la même chose, d'une certaine manière. Parce que avant,[...]
Gilles Lipovetsky - Le modèle tayloriste ne fonctionne plus

Gilles Lipovetsky - Le modèle tayloriste ne fonctionne plus

Ce phénomène global, c'est la fin du modèle mécaniciste, taylorien, fordiste du travail. Ce modèle-là de bureaucratisation extrême du travail avait pour conséquence le fait que la pensée était concentrée dans un tout petit nombre, et puis la masse était exclue. Alors, ce modèle, il est né comme vous le savez au début du vingtième siècle, et il s'est particulièrement développé au cours des trente glorieuses. Alors, les conditions de la concurrence ont fait que ce modèle-là n'est plus en[...]

Comments over the web

Loading Facebook Comments ...

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *