Gilles Lipovetsky – L’entreprise ne peut pas accepter cette dichotomie

Et donc en fait c’est un modèle paradoxal. Parce que plus il y a le besoin de collaboration, d’activité des collaborateurs, et plus d’une certaine manière, nombre de ceux-ci se sentent dépossédés des grandes décisions, parce que c’est pris par les conseils d’administration, parce qu’il faut dégraisser, parce que c’est les résultats trimestriels qui peuvent dicter les décisions des entreprises… Et que donc d’un côté il y a de plus en plus de proximité ou d’exigence de proximité, et d’un autre côté, on voit de plus en plus de distance par rapport aux grandes décisions, et qui fait que même les cadres aujourd’hui, on le voit dans de nombreuses enquêtes, témoignent de cette distanciation vis-à-vis de l’entreprise. Et donc il y a les deux, d’un côté on voit qu’il y a ce besoin-là, d’activité, de participation, de collaboration, etc. qui est nécessaire à l’entreprise, mais aussi pour d’autres probablement, parce que les gens sont mieux formés, ils ont un besoin d’être plus actifs, de mobiliser leur intelligence, et d’un autre côté, ils sentent que les grandes décisions leur échappent. SI vous délocalisez votre entreprise, si vous décidez de couper dans les effectifs, ça c’est plus le modèle collaboratif. Donc il faut quand même ne pas prendre ce modèle-là comme un absolu, et de voir que les deux cohabitent, et cohabitent parfois dans un antagonisme fort, et c’est sans doute un des défis de l’entreprise du XXIème siècle.

Parce que l’entreprise demande de plus en plus la collaboration, demande de plus en plus qu’il y ait une mobilisation, une implication, comme on dit, des acteurs, mais, en même temps, les cadres en particulier, ils voient bien les choses, ils voient. Ils disent : « bon, est-ce qu’on est pas des variables d’ajustement ? Et qu’est ce qu’on va faire de nous dès qu’il y aura un début de tempête ? » C’est ce qui fait que le modèle me semble-t-il qui se développe, c’est que d’un côté les individus ont de plus en plus, les cadres en tous cas, un désir d’engagement pour réaliser un travail intelligent, et donc sur ce plan là il n’y a pas de souci à se faire, mais qu’en même temps il y a une distanciation vis-à-vis du collectif que représente l’entreprise. Alors face à ça, c’est là le génie de l’entreprise qui doit savoir précisément remobiliser leurs cadres et leurs salariés. L’entreprise ne peut pas se contenter, ne peut pas accepter cette dichotomie.

Interview recueillie by Frédéric Gilbert.

Autres vidéos

Gilles Lipovetsky - La collaboration est une réponse aux besoins des entreprises, pas à ceux des individus

Gilles Lipovetsky - La collaboration est une réponse aux besoins des entreprises, pas à ceux des individus

Je crois que l'entreprise collaborative répond plus aux besoins de l'entreprise qu'aux besoins des individus, des salariés. Les salariés, ils ont besoin de, je veux dire, vous savez, dans les enquêtes, sur les sondages que l'on fait, une des grandes attentes des salariés, c'est l'ambiance au travail. L'ambiance au travail, c'est pas l'entreprise collaborative, c'est le bureau, c'est la hiérarchie, c'est la manière d'être noté, c'est les objectifs qu'on vous fixe, c'est le travail réel. Ne perdons pas quand même[...]
Gilles Lipovetsky - Les solidarités de classe se sont défaites

Gilles Lipovetsky - Les solidarités de classe se sont défaites

La consommation, dans les modèles antérieurs, était très liée à des consommations de classe. Vous consommiez en fonction de votre groupe social. Aujourd’hui tout ça explose. C'est un… ce que j'ai appelé un turbo-consommateur à géométrie variable, bon, qui combine des produits low-cost avec des produits de luxe. Il n'y a plus de contraintes, si vous voulez, dans un modèle conformiste de la consommation, il est totalement éclaté. Dans l'entreprise, c'est la même chose, d'une certaine manière. Parce que avant,[...]
Gilles Lipovetsky - La quête du bien-être est devenue fondamentale

Gilles Lipovetsky - La quête du bien-être est devenue fondamentale

Je crois que la compétition elle est nécessaire entre les entreprises, et la question que je me pose à la suite de tout ça, c'est : et la compétition, est-ce qu'elle doit être également au coeur de l'entreprise elle-même pour au fond, mobiliser les hommes ? Et ça nous renvoie aussi un peu comme ça à la question précédente, et là il faut aussi faire attention à ça. Parce que d'un côté il y a le modèle collaboratif, mais d'un[...]
Gilles Lipovetsky - Le modèle tayloriste ne fonctionne plus

Gilles Lipovetsky - Le modèle tayloriste ne fonctionne plus

Ce phénomène global, c'est la fin du modèle mécaniciste, taylorien, fordiste du travail. Ce modèle-là de bureaucratisation extrême du travail avait pour conséquence le fait que la pensée était concentrée dans un tout petit nombre, et puis la masse était exclue. Alors, ce modèle, il est né comme vous le savez au début du vingtième siècle, et il s'est particulièrement développé au cours des trente glorieuses. Alors, les conditions de la concurrence ont fait que ce modèle-là n'est plus en[...]

Comments over the web

Loading Facebook Comments ...

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *