Gilles Lipovetsky – Le modèle tayloriste ne fonctionne plus

Ce phénomène global, c’est la fin du modèle mécaniciste, taylorien, fordiste du travail. Ce modèle-là de bureaucratisation extrême du travail avait pour conséquence le fait que la pensée était concentrée dans un tout petit nombre, et puis la masse était exclue. Alors, ce modèle, il est né comme vous le savez au début du vingtième siècle, et il s’est particulièrement développé au cours des trente glorieuses. Alors, les conditions de la concurrence ont fait que ce modèle-là n’est plus en phase avec ce que l’on attend. Parce que longtemps on a eu des productions en très grandes séries, qui étaient de type, des productions de type répétitives.

Aujourd’hui les choses changent, nous avons des commandes beaucoup plus personnalisées, des marchés divers, des petites séries, qui doivent s’adapter également à des consommateurs qui exigent plus de personnalisation, plus de diversification. Alors dans ce contexte-là d’un marché qui change, le modèle mécaniciste, taylorien, technocratique ne convient plus parce qu’il faut mobiliser les hommes. Il faut que les hommes eux-mêmes apportent cette part de créativité que le taylorisme en fait éliminait.

Je crois donc que c’est sur ce fond là que le modèle collaboratif se développe. Il vient en réponse à des exigences plus grandes d’innovation, de productivité, de performance, et on a compris que pour cela l’entreprise avait besoin des talents de tous, et pas seulement des plus armés conceptuellement, des ingénieurs, des managers, etc. Il y a une sorte de décentralisation, de décentrement nécessaire pour que l’ensemble des acteurs de l’entreprise puissent apporter leurs idées. Je crois donc que c’est sur ce fond-là que le modèle collaboratif s’inscrit. Reste à savoir après, comment concrètement ça se réalise, et là je pense que c’est très différent selon les entreprises. Peut-être pour certaines ça reste qu’une sorte de gadget, pour d’autre c’est un véritable engagement qui modifie réellement les pratiques.

Interview recueillie by Frédéric Gilbert.

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